Effet de lieu : une non-exposition

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Effet de lieu: Une non-exposition
1997
 
« La totalité des propositions de Effet de lieu combat la peur que produit de nos jours l’absence d’utopies, seules capables de modifier le futur. Tous les artistes participant au projet seraient de dignes conférenciers dans un symposium virtuel de pataphysique, la science des solutions imaginaires inventée par Alfred Jarry. Dès lors, qui oserait nier la possibilité que la techno-science contemporaine puisse offrir les moyens de production nécessaires à la réalisation des intuitions de cette collection de propositions chimériques? Que le lecteur se souvienne lorsqu’il s’aventure entre ces pages, qu’en tout point de l’arc-en-ciel les cieux sont bleus et que les rêves qu’on se risque à rêver se réalisent vraiment. Effet de lieu n’est pas une fuga mundi, mais plutôt une creatio mundi. »
Vicente Carretón Cano « La Fiction dans tous ses états », Effet de lieu, 3e impérial, 1997, p.100.
 
Publication Effet de lieu
 

ARTISTES INVITÉS

Jean-Daniel Berclaz - Les Chants de l’orage
Guy Blackburn - N.T.N. La Mesure du plaisir
Claudine Cotton - Béances humaines
Yves Gendreau - Le Tuyau réducteur, chantier #364 est/ouest…un lien éphémère
Marie-Christiane Mathieu - Sans titre
Jorge Orta - Antarctique 2000
Mireille Plamondon - Le Champ de l’art
Les Industries PerduesLe Projet Panthéon
Noah Riskin - The Impossibility of Light
Annie Thibault - Mission generatio spontanea 96-97

COMPTE-RENDU

LA FICTION DANS TOUS SES ÉTATS
 
Extraits du texte de Vicente Carretón Cano « La Fiction dans tous ses états », dans la publication Effet de lieu, 3e impérial, 1997 :
 
Jean-Daniel Berclaz propose, avec Les Chants de l’orage une sculpture sonore aux dimensions paysagistes activée par la pluie déversée par les orages et les parcours personnels de chaque spectateur. Une sculpture interactive qui actualiserait de façon sonore mais sereine des phénomènes complexes et tumultueux, en apparence chaotiques.
 
Guy Blackburn suggère, avec N.T.N. La Mesure du plaisir, la possibilité de mesurer, calculer et quantifier la densité, l’intensité et la durée du plaisir d’autrui. De même que la science médicale peut évaluer la douleur sur une échelle de mesure, il convient que l’une des tâches de l’art consiste à élaborer une échelle de mesure du plaisir et pourquoi pas, d’une science du plaisir, que l’on devrait appeler l’hédonistique. Cela dit, la douleur et le plaisir étant des sensations physiques et morales de type subjectif, comment établir une corrélation entre les différentes expériences individuelles et un modèle, un calibrage objectif et universel du plaisir?
 
Dans Béances humaines, Claudine Cotton instaure un parallèle entre deux cavités différentes. D’un côté, le tunnel colossal creusé et abandonné sous le lac Nechako en Colombie-Britannique, et de l’autre, la caverne humide qui abrite les machinations et les silences de l’homme, l’espace existant entre les orifices de l’une et l’autre oreille. Cotton propose de combler ces deux vides avec des éléments poétiques, des greffes des mots de terre, des musées de cire sous la terre…, des rivières de silences, des goutte-à-goutte d’harmonies pour démontrer que c’est le manque de volonté qui définit le supposé impossible. Du point de vue esthétique de Cotton, vouloir c’est pouvoir et la volonté peut remuer des montagnes ou remplir de poésie des vides immenses.
 
Le sculpteur Yves Gendreau avec sa proposition Le Tuyau réducteur, chantier #364 est/ouest…un lien éphémère, entend critiquer l’insolence de l’artiste pour s’imposer d’un point de vue esthétique sur le territoire, monopoliser une partie de la voie préétablie ou utiliser des ressources humaines controversées. Son projet prévoit de connecter le circuit artistique existant entre les villes de Hull et de Moncton avec une canalisation gigantesque, dont le support devrait être esthétiquement rénové tous les cinq ans. Des préoccupations artistiques, politiques, économiques, sociologiques, environnementales et écologiques sous-tendent cette proposition que l’artiste lui-même ne souhaite pas offrir au monde réel, matérialisé, mais qui néanmoins, a pour base des éléments formels qu’il a développés dans des travaux antérieurs.
 
Marie-Christiane Mathieu est une artiste qui vit dans son aventure créative personnelle ce que nous appellerons l’intégration de l’art, de la science et de la technologie, si nous tenons compte de son engagement tenace – passé, présent et futur – à l’égard de l’holographie créative. Son projet Sans titre (jeu de probabilité), écrit pour Effet de lieu, prend la forme d’une poétique dramatisée, intellectualisée et d’un ironique manuel d’instructions pour usagers. Inspiré par le récit La Loteria de Babilonia, de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, le projet propose une façon ludique de modeler un volume sculptural-sonore avec le chant estival et matinal du merle américain. L’intention de Mathieu est de réfléchir sur le processus de création de l’œuvre d’art et son autonomie – tant controversée – postérieure. Selon ce processus, l’artiste récupère des modèles symboliques et scientifiques, comme le phénomène de l’entropie ou la nature holographique de l’univers, que le physicien David Bohm a interprétés comme une réalité de fréquences et de potentiels sous-jacents à l’illusion du concret. De même que Berclaz considère l’importance du joueur comme cruciale, elle nous rappelle, paraphrasant Borges, que l’une des tâches les plus ardues pour l’humanité consiste à donner forme à ses propres rêves.
 
Jorge Orta, avec son projet Antarctique 2000, propose la création d’un drapeau représentatif du continent antarctique, symbole d’un nouvel ordre mondial. Terre d’extrêmes sauvages et authentique désert de glace, l’Antarctique est la source la plus prometteuse de réserves naturelles de la planète, l’unique endroit ou la collaboration scientifique entre les nations devient transparente. Si ce que dit l’érudite et brillante cyber-féministe nord-américaine Donna J. Haraway est sûr quand elle affirme que l’idée de nature est un concept « construit », qui change suivant les différentes époques de l’histoire de la science et de la culture, l’Antarctique ne représenterait-elle pas, aujourd’hui, l’image modèle que la science contemporaine nous a peinte d’une nature sauvage, mythique, quasi inaccessible à l’homme et non contaminée par lui ? Orta projette sur le continent blanc une utopie bien intentionnée, poétique et rénovatrice.
 
Mireille Plamondon, qui utilise la paille comme matériau artistique, pose dans Le Champ de l’art la conversion du Louvre, une des réserves modèles de la culture européenne, dans le fantasme de sa propre existence : convertir un contenant de mémoire artistique en mémoire même. Pour cela, Plamondon voudrait nourrir tout l’intérieur du émuse de paille encollée, créant un corrélat sculptural de pensée intérieure, dont la confiscation détruirait l’espace concret du Louvre. Avec cette proposition, Plamondon adopte une attitude destructive dans la ligne de Gustav Metzger, l’artiste polonais qui activa cette pratique artistique négative pour corriger l’absence générale de discussion sur la destruction dans la société et paraît partager l’idée du Fluxus allemand Wolf Vostell voulant que l’art ne se sauvera que par la destruction de l’art.
 
Le Projet Panthéon, contribution de Les Industries Perdues, collectif formé par Richard Purdy et François Hébert, poursuit cette tendance du terrorisme poétique. Associées au Radical Renovation International, organisme imaginaire, Les Industries Perdues proposent de saisir architectoniquement le Panthéon romain, en inversant sa coupole, afin de drainer les excréments de pigeon grâce à une bouche d’égout centrale. Défenseur outrancier de la fonctionnalité, ce collectif voudrait réhabiliter pour des usages contemporains tous les monuments et lieux historiques peu fonctionnels pour le commun des mortels. Stonehenge, l’île de Pâques, la pyramide de Keops ou la tour Eiffel, entre autres, pourraient très vite se réveiller de leur long et inutile sommeil symbolico-esthétique pour représenter les aspirations humaines.
 
Noah Riskin, artiste de la performance qui a reçu une formation de peintre et de gymnaste avec son frère jumeau Seth, s’intéresse à la transformation des mouvements corporels en phénomènes lumineux qui projettent une communication plus intime entre l’artiste et son public. Son travail distille la tradition romantique de l’artiste comme réalité lumineuse parce que la lumière est le moyen choisi par cet artiste pour interférer avec le public. La contribution de Riskin pour Effet de lieu est centrée sur les idées de transparence et de disparition.
 
Finalement, Annie Thibault propose dans le projet Mission generatio spontanea 96-97 la récolte d’entéléchie, essence aristotélicienne vitale des choses vivantes, dans l’intention de produire l’élixir de l’autogénération spontanée de la matière et de l’art. Sa mission interviendrait, grâce à des verres-capteurs gélatineux, dans les abîmes abyssaux et l’espace cosmique des constellations. Le désir de Thibault d’atteindre un système d’art parfait, en dehors du contrôle artistique, est pure entéléchie, irréel en lui-même, autant que la recette dalinienne pour l’Immortalité holographique, dont l’ingestion apporterait instantanément le bonheur de la résurrection, et nous rendrait ainsi immortels.

ÉQUIPE DE PRODUCTION

Idée originale et direction artistique: Marie-Christiane Mathieu
Coordination : Danyèle Alain, Yves Gendreau, Marie-Christiane Mathieu
 
Partenaires : Conseil des Arts du Canada, Conseil des arts et des lettres du Québec.